Samir Pipic, de Josip Skoblar à Champagne

Samir Pipic, de Josip Skoblar à Champagne

Rencontre avec l’un des meilleurs arbitres vaudois, chez lui, à Champagne. Son passé de joueur en première division yougoslave, sa rencontre avec Josip Skoblar, son arrivée en Suisse, son parcours d’arbitre et sa vie actuelle : Samir Pipic dit tout.

Pour la jeune génération de footballeurs vaudois, Samir Pipic est avant tout un homme autoritaire, un arbitre avec lequel il ne faut pas trop rigoler. Combien d’entre eux l’ont vu jouer, au milieu de terrain du FC Champagne ? Combien se rappellent l’élégance de ce milieu relayeur, technicien incomparable ? Un contrôle orienté, une ouverture dans l’espace et Pipic, la tête haute, éclairait le jeu, avant, souvent, de placer une de ses fameuses frappes de vingt mètres en pleine lucarne. Avec, parfois, un petit pont pour celui qui s’approchait un peu trop près… A l’évocation de ces souvenirs, il éclate de rire. Car Samir Pipic, s’il a mis des cartons jaunes à à peu près l’entier du canton, et traumatisé tous les défenseurs vaudois, est avant tout un homme attachant, apprécié de tous, généreux et passionné.

Fidèle au FC Champagne et à la famille Cornu

Arrivé en Suisse en 1992, en plein conflit balkanique, le jeune homme, âgé de vingt-huit ans à l’époque, a régalé tous les terrains du canton de sa technique parfaite. Son club? Le FC Champagne, alors en 2e ligue, auquel il est encore fidèle aujourd’hui. « J’aurais pu aller à Baulmes, Fabian Salvi m’avait appelé, mais nous n’avions pas trouvé de terrain d’entente. J’avais besoin d’un permis pour rester en Suisse et il avait été honnête, il ne pouvait pas m’aider. A Champagne, j’étais bien, j’avais le boulot, grâce à la famille Cornu, qui m’a toujours aidé et soutenu. »

Arbitre un peu par hasard…

Vingt ans après, Samir Pipic vit toujours à Champagne, travaille dans la société des Cornu, et n’a pas tout à fait rangé ses crampons. Plus question de taper dans un ballon, mais celui qui a longtemps été considéré comme l’un des meilleurs arbitres vaudois officie toujours, mais en 4e ligue. « Ma hanche me fait souffrir, j’ai un début d’arthrose, qui est parfois très douloureux. » Et dire que sa carrière d’arbitre a débuté un peu par hasard, pour rendre service. « Il y avait une assemblée à la buvette, et le président a demandé qui pouvait s’inscrire comme arbitre. J’ai levé la main, mais je l’ai oublié aussi vite que je l’avais fait. Quelques jours après, j’ai reçu les papiers dans ma boîte aux lettres. Je suis donc allé aux cours à Echallens et j’ai accroché. » Lui, le joueur de talent, a donc gravi les échelons du football suisse en tant qu’arbitre jusqu’en 2e inter. Respecté par les joueurs, il dispose d’une autorité naturelle, grâce à sa stature, déjà, mais aussi grâce à son expérience de joueur. « Pour arbitrer, il faut sentir le jeu, j’en suis convaincu. Franchement, c’est difficile de m’arnaquer pour un joueur, je vois tout de suite celui qui a envie de tricher. » L’autorité fait partie de sa personnalité, bien sûr, mais le dialogue aussi. « Oui, un joueur peut me parler, mais cela dépend comment. Quand Albino Bencivenga ou un joueur de ce niveau te dit gentiment qu’il n’était pas hors-jeu, je peux l’écouter, car je sais qu’il connaît le football, sans pour autant être naïf. D’autres, bon, je les laisse parler (sourire). Un joueur qui me parle mal, ça passe une fois. Deux fois, rarement. A la troisième, c’est carton. Il faut se faire respecter. »

Josip Skoblar l’a fait venir en première division yougoslave

Si l’arbitrage est devenu une grande partie de sa vie, sa carrière de joueur est un peu plus méconnue en Suisse. Les joueurs connaissent l’ancien maître à jouer du FC Champagne, sans savoir que celui-ci a évolué… en première division yougoslave, dans ce qui était un pays uni, avant l’éclatement des années 90. « C’est vrai, mais ça commence à dater (rires)! J’ai grandi dans l’actuelle Bosnie, et on jouait tout le temps au foot avec mes amis, mais vraiment tout le temps. Après avoir connu quelques clubs jusqu’à mes 22 ans, j’ai eu la chance d’être repéré par Josip Skoblar, l’ancien buteur de l’OM. Il entraînait le NK Rijeka, aujourd’hui un club croate. Il m’a fait venir et j’ai passé une année et demi à Rijeka. » Skoblar partira l’année d’après à l’Hajduk Split et Samir Pipic se blesse au ménisque. Fin de l’aventure en première division yougoslave et direction la troisème division, avant, donc, de découvrir la Suisse en 1992.

L’épreuve de l’obtention du passeport suisse

Comment un footballeur de vingt-huit ans, venant d’un pays en guerre, s’intègre-t-il dans une nouvelle contrée? Par le jeu, bien sûr, mais aussi par le travail, on l’a vu. Reste qu’il a bien fallu passer devant le « jury » chargé de déterminer s’il pouvait posséder le passeport suisse, après des années compliquées pour renouveler ses différents permis (« Je dis merci à Ruth Metzler, c’est elle qui a fait passer les lois permettant à ma femme et moi de rester »). Il a donc fallu le prouver. Connaît-il les pays ayant une frontière à la Suisse? Qu’est-ce que le Grand Conseil? Et surtout, qui est Gilles? Samir explose de rire: « Lorsque le syndic nous a demandé si l’on connaissait « Gilles », j’était sûr que j’avais la bonne réponse ! J’allais lui répondre qu’il s’agissait de Gilles Duvoisin, qui habitait Bonvillars et jouait à Baulmes. Sentant que j’allais répondre une bêtise, ma femme m’a tapé la cuisse et a répondu à ma place. Elle a expliqué que c’était un poète, elle avait vu ce nom chez son employeur. Heureusement qu’elle était là!» Les Pipic deviennent donc suisses grâce à Gilles, pas Duvoisin, l’autre. L’intégration était de toute façon déjà faite depuis longtemps, le football étant passé par là.

Applaudi par 500 personnes à la Nuit du foot

Une de ses plus belles émotions? La photo avec Whitney Toyloy, Miss Suisse, avant le derby entre Chavannes-le-Chêne et Donneloye? Samir la garde dans un cadre, mais la plus belle reconnaissance est sans aucun doute survenue lors de la Nuit du football à Thierrens, en 2011. L’ACVF avait en effet décidé de le récompenser pour sa carrière d’arbitre. « Lorsque mon nom a été prononcé et que je suis monté sur scène… Je n’arrive même pas vous dire… Il y avait 500 personnes et tout le monde a applaudi. Des gens sont venus me voir en me disant que je l’avais mérité plus que personne, ce sont des émotions incroyables, je les garderai toute ma vie. »

Samir Pipic, arbitre vaudois, applaudi par toute la grande famille du football, en plein cœur du Jorat. Qui aurait pu prévoir ce destin au petit garçon en train de jouer au foot jour et nuit, dans les rues de ce qui était la Yougoslavie

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