«Iliria doit s’implanter de manière durable dans le football vaudois»

«Iliria doit s’implanter de manière durable dans le football vaudois»

Fehmi Sylaj a accepté tout de suite le rendez-vous que nous lui proposions, tant le plaisir que le président d’Iliria Payerne a à parler de son club, qui a intégré le championnat de l’ACVF en 2011, est réel. Aujourd’hui, la I évolue déjà en 3e ligue, et la II en 4e ligue. Une ascension fulgurante, que nous avons demandé au jeune président (29 ans) d’Iliria de nous raconter dans le détail. Il a pris le temps de le faire, tout en nous détaillant son parcours personnel depuis son arrivée en Suisse. Bluffant.

Fehmi, on va commencer par l’actualité brûlante: Iliria a un nouvel entraîneur!

Exactement! Serge Bapst vient de signer avec nous et j’en suis très heureux. Je n’en ai entendu que du bien et j’ai aimé la façon dont il s’est présenté à nous.

C’est-à-dire?

Nous avions deux autres candidatures, mais il est arrivé en étant parfaitement au courant de l’effectif, de ses forces et faiblesses. Il avait préparé un document avec les minutes de jeu de chaque joueur, il a déjà pu nous en parler. Bref, il m’a convaincu d’entrée. Je dois vous avouer une chose, d’ailleurs…

On vous écoute!

Il y a encore quelques semaines, je n’étais pas très optimiste pour le deuxième tour. Je me disais que l’écart entre Haute-Broye, Jorat-Mézières et nous était trop grand. Aujourd’hui, j’ai retrouvé la flamme! Je suis convaincu que nous pouvons les rattraper. D’ailleurs…

D’ailleurs, vous n’avez que sept points de retard, mais avec un match en plus! Epalinges en avait onze l’année passée au même stade!

C’est exactement ce que j’allais dire (rires)! Franchement, là, j’y crois de nouveau. En plus, la nomination de Serge Bapst arrive au bon moment.

C’est-à-dire?

Ce que je veux dire, c’est que nous n’avons eu que des entraîneurs albanophones depuis la création du club. Je pense qu’aujourd’hui, nous sommes prêts à ce que ce ne soit plus le cas.

Pourquoi spécialement aujourd’hui?

Bon, il faut bien dire qu’au début, nous avions quelques joueurs qui ne parlaient pas français. Pas tous, bien sûr, mais quand même quelques-uns. Aujourd’hui, c’est bon, et je suis heureux d’avoir pu choisir Serge Bapst. C’est aussi un certain signal de notre part.

Un signe d’ouverture?

Mais nous n’étions pas fermés, bien au contraire! Tout le monde est le bienvenu à Iliria, mais là, c’est vrai que le signal est peut-être encore plus fort.

Votre équipe, pour l’instant, est composée uniquement d’Albanophones, non?

Oui, c’est vrai. Un joueur d’origine portugaise est venu chez nous l’an dernier, Paulo Fernandes. Il se sentait très bien, et il joue aujourd’hui à Stade Payerne Azzurri. Serge Bapst m’a demandé s’il pouvait faire un ou deux téléphones pour faire venir des joueurs de son cercle de connaissances. Evidemment qu’il peut! Vous savez, en inscrivant Iliria à l’ACVF, nous avons justement montré que notre but était de nous intégrer à la communauté vaudoise.

Tiens, c’est vrai ça… Pourquoi avoir créé Iliria, d’ailleurs?

La motivation vient de la communauté albanophone de Payerne et des environs. L’idée, justement, c’était de ne pas rester entre nous. Et je peux vous dire que cela fait longtemps que ce projet était réfléchi, les fondateurs du club ne se sont pas réveillés un matin de 2010 en décrétant qu’il fallait créer un club! Il y a beaucoup d’Albanais et de Kosovars dans la région, entre Avenches, Estavayer-le-Lac et Payerne et Iliria est un lieu de retrouvailles et d’ouverture.

Concrètement?

Un jeune Kosovar qui arrive en Suisse, il va faire quoi? Il va apprendre où le français? En intégrant Iliria, il va se faire des amis, découvrir le canton de Vaud, sortir de chez lui, apprendre le français plus vite. Ce n’est pas simplement que nous pensons que notre club est un lieu d’intégration, c’est la réalité.

Globalement, vous vous sentez bien accueilli?

Aujourd’hui ou au début?

Les deux.

Bon, on va commencer par la création. Au début, il y avait des préjugés, je ne peux pas dire autre chose. Je pense que les autres équipes étaient méfiantes, qu’elles attendaient de voir. Mais petit à petit, les choses ont changé. La phrase que j’entends le plus, depuis la création du club, c’est: « On est surpris en bien ». Généralement, c’est après les matches. Les gens voient que nous ne sommes pas des sauvages et apprécient notre passage.

Vous avez de nombreux supporters, qui font tourner les buvettes…

Oui, et aucun débordement. Nous y sommes évidemment très attentifs, nous représentons notre club, mais aussi notre communauté.

Le message, vous le faites passer?

Je ne fais que ça! J’ai l’impression de me répéter, d’ailleurs, tellement j’insiste (rires). Je le dis tout le temps aux joueurs, vous avez plus de pouvoir de nuisance en portant le maillot d’Iliria que celui d’un autre club.

Pardon?

Oui, dans le sens qu’ils peuvent détruire le club en un seul geste! On existe depuis quatre ans maintenant et je le sais bien: on ne va pas nous louper s’il se passe quelque chose. C’est normal, d’un côté. Prenons un club « x », implanté dans le football vaudois depuis des décennies: s’il se passe quelque chose, il aura un crédit sur lequel s’appuyer. Il pourra dire: c’est un accident. Nous, s’il se passe quelque chose, on sera catalogués tout de suite et de nouveau, c’est normal, quelque part. Alors, je le dis souvent à mes joueurs:  « Soyez irréprochables! »

Et ça marche?

Oui. Demandez aux autres équipes, demandez à l’ACVF, demandez à tout le monde.

Le club a été créé en 2010, mais a intégré le championnat de 5e ligue en 2011. Vous êtes montés en deux ans en 3e ligue. Le premier coup d’arrêt a eu lieu la saison dernière, lorsque l’ACVF vous a refusé l’accession aux finales, parce que vous n’aviez pas d’équipes de juniors. Avec quelques mois de recul, que pensez-vous de cette décision?

Je n’ai pas changé d’avis, je suis toujours partagé. C’est vrai, le règlement est clair. Nous n’avions pas d’équipes de juniors, donc nous ne pouvions pas accéder à la 2e ligue. Mais je trouve encore aujourd’hui étrange que ce soit au moment où nous sommes repassés au dessus de la barre, à quelques semaines des finales, que nous recevions le courrier qui nous empêche de participer. Je ne peux pas m’empêcher de penser que d’autres clubs ont un peu insisté. Bon, c’est du passé. Aujourd’hui, nous sommes en règle.

Vous avez un partenariat avec le Stade Payerne, c’est juste?

Exactement. Nous n’avions pas d’équipes juniors, surtout parce que nous n’avions pas de terrain. Là aussi, vous me posiez la question avant de savoir comment nous étions accueillis par les autres clubs et je dois quand même dire que certains nous ont mis des bâtons dans les roues, directement ou indirectement.

C’est-à-dire?

Les terrains, justement! Certains clubs en avaient à disposition, que nous étions prêts à louer contre une participation financière très intéressante. Mais nous n’avions jamais de réponse… Heureusement, Nuvilly et Portalban nous ont accueillis, mais nous avons essuyé passablement de refus ou de non-réponses…

Mais Payerne vous a ouvert ses portes cet été, quand même!

Oui et tout se passe bien. Ils sont contents, nous sommes contents. Nous nous entraînons aux Rammes, sur un terrain en ville, et nous jouons au Stade Municipal.

Comment avez-vous réparti les recettes?

En fait, notre partenariat est le suivant: ils ont la buvette, ce qui leur ramène une jolie somme, car nos supporters sont nombreux pour la 3e ligue, comme vous l’avez souligné avant. Nous, nous faisons les grills, avec les cevapi, les pljeskavica, ce genre de choses. Nous avons également le droit de faire une entrée, mais c’est rare que nous la faisions, car il y a souvent des matches avant. Ce n’est pas très grave.

Mais surtout, vous collaborez pour les juniors!

Oui, bien sûr. En fait, nos juniors jouent tous pour le Stade Payerne, mais ont leur passeport enregistré sous Iliria, comme dans n’importe quel groupement. Nous mettons un entraîneur diplômé à disposition, et bientôt plusieurs. Et nous participons financièrement à la bonne tenue de ce mouvement juniors.

Et du coup, vous allez pouvoir disputer les finales!

Oui, nous avons la confirmation, orale et écrite, de l’ACVF. Cette fois, pas de soucis!

Mis à part sportivement…

Ah là, oui, effectivement, nous sommes en retard.

On a vu jouer deux fois Iliria durant ce premier tour et on vous trouve moins bons que l’an dernier. Moins tranchants, moins déterminés… On a raison?

Oui, je partage cet avis. Il nous a manqué quelque chose ces derniers mois. Pas sur le plan du talent, mais sur le plan collectif.

Est-ce la raison pour laquelle vous êtes allés chercher un nouvel entraîneur?

Non. Vulnet Junuzi a fait du bon boulot, il a de grands compétences footballistiques. Il reste au comité, d’ailleurs. Il prend juste un peu de recul, notamment pour des raisons professionnelles. Après, c’est clair qu’on a peut-être besoin de cadrer un peu plus les joueurs. Nous avons pas mal de forts caractères dans l’équipe, il faut que nous améliorons le côté « gestion de l’effectif ». Et nous faisons confiance à Serge Bapst pour cela. Il sait ce qui l’attend, je crois (rires)!

Vous lui avez demandé de tout faire pour aller chercher les finales?

Il a la mission d’aller « le plus haut possible ». A lui de savoir ce que cela veut dire!

Mais Iliria vise la 2e ligue, non?

Oui, bien sûr. Nous avons des joueurs qui viennent de plus haut, qui sont venus à Iliria parce qu’ils croient à ce projet. Donc oui, je pense qu’on a le potentiel pour rester en 2e ligue. Mais déjà, il faut y monter.

Vous-même, vous jouez?

Oui, à la deuxième équipe. Ce sont les seuls matches de la I que je rate d’ailleurs, quand on joue en même temps (rires).

Vous êtes président d’Iliria depuis la création?

Non, non! J’ai été nommé en 2012. Je ne suis même pas fondateur du club. Le président qui a créé le club s’appelle Beslim Hoti. Un jour de 2011, j’ai été approché pour entrer au comité. Vu que je faisais des études, ils ont pensé que j’avais le profil (rires). Je suis venu juste pour voir, et j’ai été tellement bien accueilli que je suis resté. J’ai demandé ce que je pouvais faire et on m’a dit que le poste de caissier serait parfait pour moi. Ca m’allait.

Et petit à petit…

Vous savez comment c’est, on en fait un petit peu plus à chaque fois… J’ai fait un peu d’administratif, des coups de main à gauche et à droite et, un beau jour de 2012, Beslim m’a dit: « Tu as tout pour être président! » Bon, je n’avais plus qu’à dire oui. J’avais 27 ans, j’étais le plus jeune membre du comité!

Aujourd’hui, à même pas 30 ans, vous avez déjà une solide expérience! C’est sympa sur le CV, président d’un club de football, non?

Oui, surtout à Iliria!

Pourquoi?

Parce qu’une année comme président d’Iliria, c’est deux ans ailleurs (rires)!

Ah bon?

Mais oui! Nous sommes un jeune club, il y a tout à créer. Rien n’est facile ou acquis. On doit se battre sur tout!

Par exemple?

Trouver des terrains, des sponsors, le financement…

On vous rassure, c’est le cas dans tous les clubs vaudois!

Oui, bien sûr, mais nous n’avons pas d’histoire sur laquelle nous appuyer… Tout prend un peu plus de temps, je vous assure.

Vous nous avez dit avant que vous aviez fait des études. Vous pouvez détailler?

J’ai fait un bachelor en gestion d’entreprise, puis en master en économie politique.

Ah oui, quand même! On s’excuse d’être un peu indiscret, mais vous êtes né en Suisse?

Posez toutes les questions que vous voulez (rires)! Non, je suis né au Kosovo. Je suis arrivé en 1998 en Suisse, j’avais 14 ans.

Arrêtez! Non seulement votre français est parfait, mais en plus, vous avez l’accent vaudois!

Ah (rires)? Je vous assure que c’est vrai. Quand je suis arrivé, je ne connaissais que trois mots: « Bonjour, merci, au revoir ». J’étais un très bon élève au Kosovo, mais quand je suis arrivé, c’était le jour et la nuit.

Ah ben, on imagine, oui… Vous avez fait comment à l’école, sans parler le français?

Ah, là, il y a une anecdote que j’ai du plaisir à raconter. Mon père était déjà établi là, en fait. Il m’a amené à Estavayer, devant le directeur du CO. C’était avant que la deuxième année ne commence. Je ne parlais que trois mots de français, et mon père a commencé à parler avec le directeur pour savoir dans quel degré m’inscrire.

C’est-à-dire?

Dans le canton de Fribourg, il y a le degré « pré-gymnasial », le « général » et le « pratique ». Moi, je voulais aller en « général ».

Mais vous ne parliez pas français!

J’étais déterminé. Le directeur a dit que pour moi, ce serait « pratique ». J’ai demandé à mon père de lui expliquer que j’avais les capacités pour aller en « général ». Mon père traduisait, mais je voyais bien que le directeur était sceptique. J’étais tellement déterminé qu’il a accepté de me donner ma chance. Durant le premier semestre, je n’avais pas de notes. Mais par contre, il m’a bien dit que dès le deuxième semestre, je serais un élève comme un autre, sans aucune distinction avec les autres.

Du coup?

Du coup, j’ai bossé comme un fou. Durant les pauses de midi, j’étais au cours de français. Quand mes copains allaient manger et rentraient chez eux regarder leurs dessins animés, j’apprenais le français.

Puis est arrivé ce fameux deuxième semestre…

Et là, c’était dur! En cours de français « normal », j’étais un peu largué, forcément mais je me rattrapais en anglais, en maths et en géographie. Ce n’était pas brillant, forcément, mais j’ai passé l’année avec 4,5 de moyenne. Et des Suisses ont raté l’année!

Et après?

Après, c’était bon. J’ai passé la troisième année facile, puis j’ai fait un raccordement prégymnasial, la 10e année. J’ai ensuite passé mon gymnase et suis entré à l’Uni à Fribourg.

Et dire que tout a tenu à ce rendez-vous dans le bureau du directeur… Si vous n’aviez pas été convaincant…

Je ne serais peut-être pas là devant vous (rires). C’est la vie, ma foi.

Votre idée, c’est d’amener vos diplômes et vos compétences au Kosovo?

Au début, oui. Je le dis sincèrement, j’avais cette envie. Aujourd’hui, un peu moins, voire pas du tout. La situation est beaucoup plus compliquée que je ne pouvais l’imaginer il y a quelques années. Pourtant, il y a tout pour bien faire. Il s’agit d’un petit territoire, avec des compétences. Ca pourrait aller vite, mais les voyants ne sont pas au vert. Aujourd’hui, j’ai mis ce projet entre parenthèses. Non pas en raison d’une conviction personnelle, mais parce que la situation sur place ne le permet pas.

Du coup, vous allez rester longtemps en Suisse et donc longtemps président d’Iliria!

Ca, je ne sais pas (rires). Mon envie, c’est de créer une structure solide, un club qui puisse survivre au départ de n’importe qui. J’ai une responsabilité en tant que président d’Iliria, c’est de faire en sorte que le club ait un avenir et s’implante de manière durable dans le football vaudois. Il faut qu’Iliria continue d’exister, avec ou sans moi comme président. Tant que je n’aurai pas cette certitude, je ne partirai pas.

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