La famille Lamon a le but dans le sang

La famille Lamon a le but dans le sang

Trois hommes, deux générations, trois gardiens de but. La famille Lamon est une famille à part sur la Côte. Les deux frères Ferdy et Jean-Paul sont des légendes, un terme qui n’est pas trop fort lorsqu’on parle de football régional. Et David, le fils de Jean-Paul, regarde ses deux aînés avec un regard amusé, mais, surtout, la même passion. La famille Lamon n’a pas besoin de se mettre en avant pour qu’on parle d’elle, mais un apéro à la buvette du FC Bursins-Rolle-Perroy suffira à faire revivre mille anecdotes et à nous faire ressortir de là avec une certitude: non, les Lamon ne sont pas des gens comme les autres. Et tant mieux.

Jean-Paul: « Le Bas-Valais, c’est pas le Valais, faut pas tout confondre »

Jean-Paul débute la séquence souvenirs: « Un jour, à Nyon, je suis en retard. Un petit quart d’heure, rien de grave, mais bon… Je prends sept matches de suspension! Sept matches! J’étais tout jeune, je devais avoir 18 ans. L’entraîneur, c’était Pierrot Georgy, une figure, hein, un immense monsieur! Il me convoque dans son bureau, on parle et un moment il me dit qu’on est tous les deux des Valaisans. Je le regarde dans les yeux, je lui dis que lui, il vient du Bas-Valais, il n’est donc pas Valaisan. Les Lamon, on est des Sierrois, faut pas tout confondre! La gueule qu’il a tiré… Je suis ressorti de là, j’ai bossé comme un malade. J’ai plongé sur du gravier, j’ai fait mon boulot. Lors du dernier match de la saison, Georgy annonce l’équipe: « Aux buts, Jean-Paul! ». Il voulait me récompenser. Au lieu de le remercier, je lui ai dit que je ne jouerai pas! Après ça, bon, je suis parti. » Jean-Paul Lamon, son caractère, son franc-parler, ses valeurs de travail: tout ça résumé en une anecdote.

Au bout de la table, David sourit: « J’ai fait la même chose à Versoix. L’entraîneur m’a offert le dernier match de la saison: je lui ai aussi dit qu’il pouvait le garder. » Même tronche, mêmes valeurs. « Mais je lui ai jamais rien dit, attention! Son chemin, il l’a tracé tout seul! », soutient Jean-Paul.

Les débuts à Sierre, avant le déménagement familial sur Vaud

Pour comprendre les Lamon, il faut commencer par Ferdy, bien sûr. L’aîné des deux frères, qui a gardé les cages du FC Sierre, alors qu’il se voyait plutôt comme attaquant. « Mais je courais à l’extérieur des lignes. Au bout d’un moment, on m’a dit: va aux buts. Et j’ai adoré ça. » Au point de devenir titulaire indiscutable en 2e ligue. « Et à l’époque, ce n’était pas comme maintenant. Les clubs jouaient le jeu du FC Sion.Dès qu’il y avait un jeune qui se débrouillait un peu, c’était une fierté qu’il aille dans la capitale. J’ai donc été présélectionné pour aller là-bas, en même tant que Philippe Pillet et Jean-Yves Valentini, qui sont devenus des piliers à Tourbillon. Mais je n’y suis pas allé ». Pourquoi donc? « Encore aujourd’hui, je ne sais pas. » Jean-Paul explose: « Parce que j’étais trop jeune pour te dire quoi faire! Si j’avais été là, je t’aurais fait signer cette feuille, comme j’ai signé toutes les autres. » Pardon? Jean-Paul Lamon, le petit frère, agent de Ferdy? « Ah oui, on peut le dire comme ça! J’ai dû le transférer mille fois, Je te jure, si j’avais pris 10 balles à chaque transfert, j’aurais pris des ronds », rigole l’actuel entraîneur du FC Bursins-Rolle-Perroy (2e ligue). Les deux frères n’ont pas arrêté de se croiser, de se retrouver, de se quitter, durant toute leur carrière vaudoise.

Jean-Paul fidèle à Coppet, Ferdy fait le tour du canton

Car oui, les Lamon ont quitté Sierre et ont découvert les charmes de la Côte. « Notre club, c’est Coppet », expliquent-ils. Ils y sont restés fidèles, surtout Jean-Paul. « C’est vrai, j’ai fait longtemps à Terre-Sainte. J’ai le tampon du club sur le coeur, j’ai entraîné, été vice-président. » Ferdy, lui, a bourlingué pas mal: « J’ai fait quasiment tous les clubs de la Côte. » Pourquoi avoir bougé autant? La réponse vient de Jean-Paul, le manager: « En fait, les clubs qui avaient besoin d’un bon gardien m’appelaient souvent. Et moi, j’envoyais Ferdy! ». Rires généraux autour de la table.

Mais aujourd’hui, c’est bien Ferdy qui est stable, lui qui entraîne les gardiens au Stade Nyonnais depuis 20 ans. « Je ne suis parti qu’une fois, pour suivre Jean-Michel Aeby à Meyrin. » Trois ans d’infidélité, vite oubliés. « Je suis bien à Nyon, aucune raison de partir. » Il en a vu passer des gardiens, à Colovray, et les a toujours fait progresser avec ses compétences: technique, personnalité, sens du contact humain. Et une sacrée expérience du football, attention! « J’ai joué dans toutes les ligues, sauf en LNA et en 5e ligue. J’ai touché la LNB avec Carouge, et la 4e ligue avec Coppet. On avait fait un match épique contre Le Brassus, pour éviter la relégation en 5e ligue! On avait gagné 4-3. Un souvenir grandiose. »

David: « Je n’ai pas accepté l’hypocrisie. Fin de l’histoire »

N’y a-t-il pas un regret, finalement, de n’avoir jamais effectué de carrière professionnelle? « Oui, allez, peut-être un peu », avoue Ferdy. Un avis pas du tout partagé par Jean-Paul: « Non, on est bien là où on est. »

Et David, gardien n°1 du FC BRP, aurait-il aimé y goûter: « Non. Je me suis rendu compte très vite qu’une fois que tu gravissais les échelons, il n’y avait plus que l’argent et le copinage qui comptaient. La sélection ne se fait pas en fonction de la qualité des joueurs. Ca m’a déplu, surtout quand on ne te dit pas les choses en face. Vous l’avez vu, les Lamon ne sont pas des gens qui aiment se taire. J’ai été formé à Terre Sainte, et je me suis fait virer proprement, parce que j’ai trop ouvert mon museau. J’ai joué en 2e ligue inter là-bas, au début de la 2e ligue inter. Bon, je me suis ensuite retrouvé ici à Bursins, et je n’ai pas envie de me prendre la tête. J’ai retenté ma chance une fois, à Versoix. Et de nouveau, comme je l’ai dit avant, je n’ai pas accepté l’hypocrisie. Fin de l’histoire. » David a donc été « récupéré » à Bursins par Jean-Paul. « Il ne voulait plus jouer au foot! Je lui ai dit de venir comme remplaçant. Les choses étaient claires: il devait retrouver le goût du football. »

Qui est le plus fort des trois? « Question stupide »

David acquiesce: « Je n’avais aucune envie de prendre la place du n°1. Mon but était juste de m’amuser à nouveau. » Jean-Paul précise: « Il a été patient, il n’a jamais rien réclamé. » Et, comme dans tous les bons films, le gardien titulaire se blesse, et David n’a jamais laissé la place. Tiens au fait, petite parenthèse entre deux verres de chasselas: qui est le plus fort des trois? Ferdy s’en sort par une boutade: « C’est David… aujourd’hui! » Nous n’aurons donc pas la réponse à cette question stupide. Une autre, alors: David a-t-il su dès le début que sa place était dans les buts, tant Lamon est désormais synonyme de gardien sur la Côte? « Non, en fait, je jouais aussi dans le champ. Mais ma mère a dit à l’entraîneur: ce sera lui le gardien. Et voilà. » Jean-Paul est étonné: « Ca, je ne savais pas! C’est ta mère qui a décidé? » Réponse de David: « Oui, mais j’ai été aussi influencé par Ferdy et toi. Plus par toi, quand même, j’ai moins de souvenir de Ferdy. » L’honneur est sauf.

« Toujours une petite porte ouverte à Terre Sainte »

Les Lamon sont donc des gens qui disent ce qu’ils pensent, et d’excellents gardiens de buts. Mais aussi des joueurs de champ. « Bien obligé! Quand je récupérais Ferdy après un désastre, il y avait toujours une petite porte ouverte à Terre Sainte. Et comme on était deux gardiens, il y en avait un qui allait dans le champ », grogne Jean-Paul. Et David a même joué dans le champ avec Bursins, en 3e ligue. « C’était notre meilleur buteur, c’est un peu dramatique. Après, il a pris le melon, il m’a dit: je veux le 10. Je lui ai répondu qu’il pouvait avoir le 10, mais qu’il retournait aux buts! »

Des retrouvailles non désirées à Vernier

En une heure à table, le chambrage est permanent entre les trois hommes, même si David se montre plus discret que ses deux aînés. « Ah j’ai une anecdote », rigole Ferdy. Tout le monde se tourne vers lui, pour l’entendre évoquer une aventure en 1re ligue à Meyrin. « J’ai joué chaque minute de chaque match. Mon remplaçant s’appelait Quattropani. Il n’a même pas eu une miette. Rien! Je n’y pensais plus, et quand j’ai quitté le club, c’était devenu de l’histoire ancienne. Des années après, on reçoit un coup de fil de Vernier qui cherchait un gardien pour six mois. Comme d’habitude, Jean-Paul, qui trouvait que Genève c’était trop loin, m’a expédié là-bas. Bon, j’arrive pour le premier jour et à l’époque, il n’y avait pas internet pour se renseigner, hein. Je pose mon sac dans le vestiaire et l’entraîneur des gardiens, c’était Quattropani! Et je peux vous dire que le traumatisme était réel pour lui, il se rappelait parfaitement de Meyrin! Il voulait me montrer que c’était pas un tocard et il m’a fait mourir à l’entraînement. Un jour, il a mis des tapis dans les douches, et il m’a fait plonger! L’expérience a pas été très longue…. » Jean-Paul a donc « rapatrié » le grand frère à Coppet.

Le mythique match de la promotion face à Romanel

Un des premiers souvenirs de David? « Le match à Mies. Terre Sainte avait obtenu sa promotion, je me rappelle bien. » Jean-Paul enchaîne: « Ah oui, un match mythique. J’étais le titulaire toute la saison. Et Ferdy était à la IB. On avait fait ça comme ça cette année-là. On avait le match décisif face à Romanel. Et moi, je me blesse la semaine d’avant. On a rien dit à personne, et on a fait jouer Ferdy. On a dit au speaker de mâcher un peu le prénom au moment de la composition des équipes. Un Lamon, c’est un Lamon, non? On a gagné 1-0 et on est montés! »

Deux ans « magnifiques » pour Jean-Paul au LS

Une carrière faite de moments forts, de coups de gueule, et de mille anecdotes, mais surtout de respect des valeurs, celles du football. Jean-Paul a touché au très haut niveau, au Lausanne-Sports, le vrai, celui avec un « s » à la fin. « Ah, tu veux en parler! Bon, on y va! J’y ai passé deux ans magnifiques. J’étais en sélection suisse des M17 ou des M18, je ne sais pas comment on dirait aujourd’hui. Bref, on a fait un match face à la France, qu’on avait gagné 1-0. C’était Michel Hidalgo l’entraîneur, il y avait Dominique Dropsy, Dominique Rocheteau. Je crois qu’ils ont tiré 12 fois sur le poteau. Bon, bref, j’étais au LS, et le numéro 1 était Eric Burgener. Le remplaçant était Georges Favre. Et moi, j’étais le jeune numéro 3. Mais comme la relève jouait avant, Louis Maurer, l’entraîneur, avait décidé que le remplaçant serait à chaque fois différent. Une fois Favre, une fois moi. Et l’autre jouait le lever de rideau. Bon, malheureusement pour moi, mais peut-être heureusement pour le LS, Burgener ne s’est jamais blessé. »

« Je lui ai tendu mon maillot et je lui ai dit: vas-y, fais-toi plaisir! »

Pas de LNA pour Jean-Paul, donc, mais un match amical à Fribourg, le dernier avant son départ. Là aussi, toute une aventure, avec un « JPL » qui effectue le trajet en voiture avec sa soeur plutôt qu’avec le bus de l’équipe, va s’asseoir en tribunes en apprenant qu’il ne joue pas, avant d’accepter de remplacer le titulaire à cinq minutes du coup d’envoi. « Des tribunes, je suis descendu directement dans les buts, j’ai mis un vieux maillot à Burgener, monté mes chaussettes et départ! Sans échauffement, sans rien. Et j’ai fait une grosse première mi-temps, tu peux me croire! » Le problème? « A la mi-temps, le vice-président de l’époque vient me faire une remarque sur ma tenue. Je lui ai tendu mon maillot et je lui ai dit: vas-y, fais-toi plaisir! » Le franc-parler, la gueule, toujours. « Après ça, j’ai parlé un petit coup à Paul Garbani, qui avait repris l’équipe, et je suis parti. » Fin du rêve pro, en 1974. « Ouais enfin, le rêve, faut le dire vite! »

Les « 170 montées et 170 descentes » de Jean-Paul

Ferdy a donc choisi la voie d’entraîneur des gardiens, là où Jean-Paul a choisi celle d’entraîneur tout court. « Ouais enfin, tout court, reste poli! J’ai accepté de prendre l’équipe, alors que j’avais 24 ans, en 4e ligue. J’avais dit aux joueurs qu’ils allaient me détester, qu’ils allaient changer de trottoir quand ils me croiseront le lundi, mais qu’on ne perdra pas un match. A la fin de la saison, on a pris sept buts de toute l’année, et on est montés. » Entraîneur à succès, d’entrée? « Ouais enfin, mon surnom c’est quand même Schindler, même si je t’interdis de l’écrire. J’ai dû faire 170 montées et 170 descentes. Mais cette année, avec Bursins, on va pas couler, ça c’est clair! Moi, je ne cherche pas à être tout en haut. J’entraîne, c’est tout. Non, ne dis pas ça, c’est mauvais pour mon image: dis que je veux tout le temps monter! » Une conversation avec Jean-Paul Lamon, c’est comme un ouragan, qui part dans tous les sens, mais qui sonne tellement juste. L’homme n’est pas depuis 16 ans à Bursins pour rien. Pour durer autant, il faut autre chose qu’un caractère et des mots, mais bien une vraie compétence et une certaine cohérence.

Un bon gardien, c’est celui qui ne plonge pas

Comment perçoit-il le poste de gardien aujourd’hui? « Moi, je dis toujours: un gardien tu dois le répérer, il doit s’imposer immédiatement. Si 30 types sont alignés, je dois te dire tout de suite qui est un goalie. Ce ne sera pas forcément le plus grand, mais c’est celui qui s’impose, qui a une personnalité. » Ferdy est d’accord: « Aujourd’hui, les gamins sont très forts. J’en vois passer à Nyon, qui sont incroyables. Mais ils n’ont pas forcément cette vision, ils oublient parfois de diriger leur défense. » Retour à Jean-Paul: « Moi, je ne plongeais jamais. Pourquoi faire? Si t’es bien placé, si ta défense a joué juste, tu n’as rien à faire. Les arrêts, c’est pour les spectateurs. Bon, de temps en temps, t’es quand même content quand t’en sors une belle, mais un bon gardien, c’est pas ça. »

Aujourd’hui, les trois Lamon sont heureux, épanouis, mais n’oublient jamais de lâcher une bonne vérité. Jean-Paul, toujours: « J’ai jamais été malhonnête, mais je parle fort et je dis ce que je pense. » Ferdy et David, acquiescent, complètement d’accord. Allez, les bouteilles sont finies, l’apéro terminé, il est temps de prendre congé. « Tu peux aller écrire ton article. Tu peux tout mettre, mais oublie pas de dire à la fin qu’on est des bons types, quand même. Sinon, tout le monde va croire qu’on est que des grandes gueules! »

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