Julien Jemmely, un joueur de grandes valeurs

Julien Jemmely, un joueur de grandes valeurs

A 26 ans, Julien Jemmely a tiré un trait sur sa carrière de footballeur professionnel ou semi-professionnel. Il joue depuis l’été 2009 chez lui, à Genolier-Begnins, où il martyrise les défenses de 2e ligue. Cette saison, il a inscrit 31 buts pour les Canaris, ce qui lui vaudra de recevoir le « Vaud d’Or » du meilleur buteur, lors de la Nuit du Football ce samedi à Yvonand. Pour la première édition de ce concours, l’ACVF nous a en effet proposé d’associer notre média à la Nuit du Football pour remettre ce prix, ce que nous avons accepté avec plaisir.

Nous sommes donc allés à la rencontre de Julien Jemmely sur une terrasse nyonnaise. L’occasion de discuter avec lui de la saison passée, de son expérience en Allemagne, de l’avenir… Entretien avec un grand attaquant, qui n’aime rien de plus que l’ambiance d’équipe et se sent bien à Genolier-Begnins, un club familial et sympathique, dont il partage les valeurs.

Julien Jemmely, êtes-vous conscient que vous impressionnez les défenseurs de 2e ligue?

De par ma taille, oui (rires)! Sans même me connaître, je pense bien que le gabarit doit surprendre ceux qui me voient pour la première fois.

Vous mesurez combien? Deux mètres?

Juste pas! 1,99m pour être précis. Mais avec les crampons, on arrive à 2m, donc vous pouvez écrire 2m, ce sera plus impressionnant (rires).

Vous avez toujours été plus grand que les autres?

Oui, depuis mes plus jeunes années.

Vous n’êtes pas seulement grand, mais aussi imposant et athlétique. Vous le travaillez, votre physique?

Non. Je l’ai fait, quand j’étais plus jeune, au LS. Mais aujourd’hui, c’est plutôt au boulot que je l’entretiens.

Vous faites quoi comme travail?

Je suis boucher, donc tous les jours je porte des caisses ou des quartiers de viande, ça aide (rires).

Vous l’avez dit, vous avez été formé au LS, mais vous venez de la région, non? De Genolier même?

Non, j’ai grandi à Begnins, et aujourd’hui j’habite à Nyon, où je travaille. C’est vrai que je suis parti au LS, où j’ai connu mes sélections avec l’équipe suisse M18, puis M19. Et je suis parti ensuite à Malley.

Un bon souvenir?

Pas vraiment. J’y ai passé six mois, avec Gabet Chapuisat. La concurrence était rude, il y avait beaucoup de joueurs largement défrayés et pas vraiment de place pour les jeunes comme moi. C’était la politique du club à l’époque, donc j’ai préféré partir.

Pour Nyon, juste?

Exactement, toujours en 1re ligue. Et là, je me suis éclaté. L’entraîneur était Arpad Soos, je jouais devant avec Jocelyn Roux et on a fait une superbe saison. On a même joué les finales l’année suivante, avec Christian Zermatten. On avait perdu contre Bienne.

Et là, vous partez.

Oui, j’ai eu des touches en Allemagne par mon agent. D’abord au Hertha Berlin, où je suis allé plusieurs fois. Je devais intégrer les amateurs, avec la perspective, à terme, de jouer avec les pros. Mais tout est tombé à l’eau quand Lucien Favre est arrivé.

Vous n’êtiez pas son style de joueur?

En fait, je n’ai jamais eu trop d’explications. Je ne le connais pas plus que ça, mais je pense bien, en voyant ses équipes aujourd’hui, qu’il privilégie d’autres types d’attaquants que moi. Je n’entrais tout simplement pas dans ses plans. C’est assez paradoxal quand on y pense: moi, le jeune Suisse, je n’ai pas pu signer au Hertha à cause d’un entraîneur suisse!

Mais il y a une solution de repli…

Mieux que ça, même! Mon agent m’a dit que Kaiserslautern était intéressé. J’ai fait une semaine là-bas et je les ai convaincus.

Vous avez signé un contrat professionnel?

Non, un contrat amateur, qui me garantissait juste de quoi vivre. Mais ça m’était bien égal: je vivais une nouvelle aventure, dans un grand club, en Allemagne. J’ai intégré la réserve, en Oberliga, la quatrième division. Nous sommes montés en 3e division, la Regionalliga. J’y ai passé deux saisons, qui resteront des excellents souvenirs.

L’Allemagne vous attirait particulièrement?

Oui, j’ai toujours bien aimé ce style de jeu. Plus que le style latin. C’est peut-être dû à mon gabarit… Quand j’ai eu la possibilité d’y aller, je me suis dit: « Fais d’une pierre deux coups! » J’avais la possibilité de découvrir une nouvelle culture, d’apprendre une nouvelle langue. Que du bonheur!

Vous auriez pu aller ailleurs, après Nyon?

Oui, j’avais des touches en Suisse et en France. Mais l’Allemagne, j’ai adoré! Franchement, c’étaient de belles années, même si l’ambiance était celle d’un club professionnel.

Ce qui veut dire?

Qu’il n’y a pas la même solidarité que dans un vestiaire amateur. Ca se tire plus dans les pattes, chaque joueur joue pour lui, pas pour les copains. L’ambiance d’équipe, elle est inexistante. Enfin, elle est moins forte qu’à Genolier-Begnins, on va dire!

Vous avez marqué des buts, là-bas?

Oui, quelques-uns…

Combien?

Je ne saurais même pas vous dire… 10 par saison, je dirais.

Ah oui, quand même!

Ah ben, je n’y étais pas en vacances, j’y étais pour jouer et marquer des buts!

Vous avez pu jouer avec la première équipe?

Non, pas vraiment. J’ai dû faire 4 ou 5 entraînements et 1 ou 2 matches amicaux, mais c’était compliqué pour les joueurs de la réserve. Kaiserslautern jouait soit pour monter en Bundesliga, soit pour ne pas descendre, il n’y avait jamais de ventre mou quand j’y étais. Donc, pour les jeunes, pas vraiment de possibilités d’avoir sa chance. Je crois que dans notre équipe, dans les deux ans que j’ai fait là-bas, seul un joueur a pu faire deux apparitions en fin de saison… Il n’y avait pas vraiment de perspectives professionnelles pour moi là-bas.

C’est pour ça que vous avez décidé de rentrer?

Oui. Ils m’ont proposé de prolonger d’une année, mais j’ai refusé. C’était le moment pour moi de rentrer.

Pourquoi à ce moment-là?

J’avais 22 ou 23 ans, et l’entreprise familiale avait besoin de moi.

La boucherie?

Oui. Il fallait que je choisisse. Et j’ai pris la décision de rentrer. Il n’y avait pas de débouché professionnel pour moi à Kaiserslautern. Et cette boucherie, elle me tient à coeur. Mon grand-père l’a fondée, mon père l’a reprise. Nous sommes, mon frère Greg et moi, la troisième génération. C’est important pour moi.

Mais revenir en Suisse et jouer en 1re ligue, ça ne vous disait rien?

Non, ça aurait coincé, fatalement. Partir le samedi à 12h pour jouer à l’extérieur, c’est impossible. Ce sont des déplacements de fou et c’est incompatible avec la boucherie. Le samedi est un jour de travail pour nous, et si je rentrais et m’investissais dans ce commerce, ce n’était pas pour le faire à moitié. Il y a les services traiteurs, le magasin. Bref, c’était trop juste. Je suis rentré sans regrets, j’ai fermé le chapitre « football professionnel ou semi-amateur » de ma vie et rangé le livre dans un tiroir.

Pas de regrets, vraiment?

Non. Je serais où, maintenant? Peut-être professionnel, peut-être pas… Je suis heureux dans ma vie, je sais ce que j’ai. Ce que j’aurais pu avoir, je ne le saurais jamais, mais je n’y pense pas.

Donc, vous venez jouer à la maison. C’est un joli transfert, ça: « Kaiserslautern-Genolier-Begnins »!

Oui, ça claque, hein (rires)?

Ca a coûté cher au club?

Non, non (rires)! Kaiserslautern n’a pas demandé une indemnité de transfert indécente, je vous rassure!

C’est vraiment un club à part, « GB »?

Oui, je crois. En tout cas sur la Côte. Je connais mal le Gros-de-Vaud, par exemple, où je peux imaginer que des clubs nous ressemblent, mais ici, on a un esprit un peu différent. Il y a aussi Gingins, qui est dans le même cas. Un club vraiment familial, comme nous.

Un club familial, mais ambitieux quand même, non? La 2e ligue inter, c’est un objectif à court terme ou on se trompe?

On aimerait bien y arriver, oui. Ce serait cool, mais on resterait avec le même groupe. On monterait, on ne changerait rien à notre philosophie et on verrait où ça nous mène. Si on se maintient, on construit et tant mieux. Et si on tombe, on repart comme si de rien n’était. Ce serait une belle saison, une belle expérience, mais qui ne devrait rien changer.

Que vous a-t-il manqué pour y arriver cette saison? Vous finissez tout près de Pully… mais derrière quand même.

Le tournant, c’est contre eux, justement. On mène 2-0 à la 75e chez nous, et on se fait rejoindre en fin de match. Là, il y a des regrets, clairement.

Pully et vous, ça devient gentiment un « Classique » de 2e ligue, non?

Oui. Depuis des années, on est à la lutte pour monter, on se bat l’un contre l’autre. Ce sont toujours des matches engagés, des vrais combats. Personne ne veut perdre, mais c’est toujours resté dans les règles.

Ca a été chaud des fois, quand même…

Oui, mais c’est normal. Et il n’y a jamais eu de dérapage, juste des explications (rires). On va se retrouver et jouer le haut du classement encore quelques fois, pas de soucis.

Il y a eu ce match, d’accord, mais il n’y a pas que ça. Vous avez quand même perdu des points bêtement, non?

Oui, il y a plusieurs facteurs qui expliquent notre troisième place. Mon frère Greg nous a manqué durant la moitié du deuxième tour, ce n’est pas rien. Et puis il y a ce match perdu à Nyon…

Que vous avez gagné par forfait!

Oui, mais on y a laissé des forces et beaucoup d’énergie pour rien.

Tiens, d’ailleurs, quel est votre avis sur ce match? Vous avez joué à Nyon, vous êtes bien placé pour en parler!

Bon, d’abord, je dirais que Nyon n’avait pas besoin de faire ça pour se sauver. Ensuite, par rapport à la région, c’est moyen, même si ça aurait aussi été injuste pour une autre équipe. Après, sur la forme… Vous savez, on l’a aussi fait avec Genolier-Begnins. L’an dernier, on voulait sauver la II et je suis allé en 3e ligue. Ca n’a pas suffi, d’ailleurs.

Donc vous comprenez Nyon?

Mettre quelques joueurs, bon… Là, il y avait tout le monde. Le cadre de la I, le staff, les maillots… Voilà, je trouve ça limite, mais c’est du passé. Et comme vous l’avez dit, on a eu les trois points, mais je persiste à dire qu’on a perdu des forces inutiles dans ce match.

Bon, passons à ce titre de meilleur buteur de 2e ligue! Vous allez le défendre la saison prochaine?

Oui, bien sûr!

Avec Genolier-Begnins?

Oui. J’y suis bien, j’ai mes copains dans l’équipe et je fais désormais partie du comité.

Vous avez eu des appels de plus haut cet été?

Oui, quelques-uns. Ca fait toujours plaisir, mais là, il n’y a aucune chance que je bouge. Mais les clubs peuvent continuer à me contacter, c’est bon pour la confiance (rires).

Donc, vous allez défendre ce titre. Mais vous allez faire mieux que 31 buts?

Ce sera dur, sincèrement.

Pourquoi?

Parce que je suis plus attendu. Je le vois bien, avec votre classement des buteurs et avec les vidéos de Footmag. Avant, les défenseurs de la région me connaissaient. Désormais, tout le canton est au courant qu’il y a un gars qui marque quelques buts à Genolier-Begnins.

Vous êtes pris au marquage différemment?

Ah oui, vraiment. Il y a les deux centraux, mais aussi le milieu défensif qui vient fermer. Je remarque que je suis marqué spécialement, qu’il y a des consignes pour défendre sur moi. Mais bon,  ça me fait rigoler.

Comment ça?

Mais parce que plus je suis marqué de près, plus ça libère des espaces pour mes coéquipiers! Grégory Cloux, Yannick Monnier et les autres… Je vous assure qu’ils savent exploiter ces espaces.

Que répondez-vous aux critiques qui disent que le jeu des Canaris passe exclusivement par vous? En d’autres mots, que « GB », c’est des plombs devant pour vous, sans aucune construction…

C’est faux, tout simplement. Ca a pu être le cas quelques fois, mais si vous regardez nos matches, vous verrez que Marc Studer privilégie le jeu à terre. Et je vais vous dire: ça me convient très bien.

Justement, on allait vous dire que, malgré votre taille et votre gabarit, vous êtes un joueur à la technique très sûre.

Ah mais oui, moi j’aime jouer au foot et j’espère que ça se voit! J’aime distribuer le jeu, je crois que j’ai une bonne vision et je tiens à souligner que j’ai donné pas mal d’assists cette saison. Il n’y a pas que les buts dans mon jeu! J’ai envie de marquer, comme tout attaquant, mais j’aime bien aussi participer à la construction des actions.

Cette technique, elle vient d’où ?

Avec mon frère, qui a une année de moins, on a passé des heures et des heures à jouer quand on était petits. On était des mordus de foot, on voulait toujours toucher le ballon. Et après, au LS, j’ai perfectionné ces bases.

D’ailleurs, vous avez marqué 31 buts cette saison, sans tirer les penaltys, mais en tirant les coups-francs! C’est un peu étrange, non?

Non, pas du tout. Déjà, on n’en a eu que trois! Grégory Cloux a tiré le premier, il l’a marqué. Il a raté le deuxième, mais Yvan Bolay a réussi le troisième. Il n’y a pas de tireur désigné.

Mais vous êtes un vrai spécialiste des coups-francs! Vous en avez marqué combien cette saison?

6 ou 7, je dirais.

Sérieusement, vous n’avez jamais envie de jouer à un meilleur niveau? Il n’y a pas un moment où c’est frustrant quand on sait qu’on pourrait jouer deux, trois ou quatre ligues plus haut?

Non, ce n’est pas frustrant. Bien sûr qu’il m’arrive de me dire que je pourrais jouer plus haut. Ca me titille parfois, je ne vais pas mentir. Mais je prends ça philosophiquement, comme je vous l’ai dit avant. Je joue avec mes copains, dans mon club, j’ai ma vie professionnelle. Aucun souci, aucun regret, je le répète.

Une dernière chose: quand vous marquez, vous faites les oreilles de lapin. Ca vient d’où?

Mais ce ne sont pas des oreilles de lapin (rires)!

Et c’est quoi, alors?

Des cornes de wapiti!

On en vend à la boucherie, c’est un peu mon surnom. Alors, je fais les cornes de wapiti à chaque but. Une fois je les ai mal faites et on me chambre pas mal depuis avec les oreilles de lapin. Mais à la base, c’est bien un wapiti, je vous assure!

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