«J’aurais aimé être devant, être porté par le public»

«J’aurais aimé être devant, être porté par le public»

Roger Staub est un joueur qui nous a toujours impressionné. Comme ça, sans le connaître, on était subjugués par sa rage de vaincre, couplée à une certaine élégance et à une technique très propre. On l’imaginait porter à vie le brassard de capitaine du FC Crans, mais il a décidé, quelques jours après la promotion en 2e ligue, de quitter la première équipe, à 33 ans. Une décision de prime abord surprenante pour celui qui, il y a douze mois, avait mené son club à la finale de la Coupe vaudoise face à Vevey. Même là, dans la défaite, on l’avait trouvé digne et respectueux du vainqueur, mais un peu déçu de la tournure des événements, lui qui n’a pas connu souvent la défaite ces dernières années avec les Corbeaux. Leader offensif de la meilleure attaque de 3e ligue, capitaine emblématique, il a choisi de poser les plaques. Pourquoi?

Roger, vous arrêtez votre carrière comme ça, juste avant de découvrir la 2e ligue?

 

Mais j’ai déjà joué en 2e ligue! En 2004-2005, j’ai joué une année à Genolier-Begnins, sous les ordres de William Rochat.

 

On était sûr que vous aviez effectué toute votre carrière en actifs à Crans. Fausse information?

 

Carrément ! Bon, vous ne vous êtes pas trompé de beaucoup. Déjà, en juniors j’avais joué au Stade Nyonnais, où je suis allé jusqu’en espoirs.

Mais juste après, vous êtes revenu à Crans, non?

Oui, j’ai quitté Colovray pour revenir jouer dans mon village. J’ai joué quinze ans à la première équipe de Crans, et j’ai passé une seule saison ailleurs, c’est celle dont je viens de vous parler. J’avais envie de jouer en 2e ligue et c’est pourquoi je suis allé à «GB». Avec Crans, on était bloqués en 3e ligue, et on a même connu la 4e. Alors moi, je me suis dit une fois: “Bon, la 2e ligue, tu mérites d’y jouer, vas-y”.

 

Mais vous n’êtes resté qu’une seule saison à Genolier-Begnins? Ca n’a pas joué comme vous pensiez?

 

Si, c’était une belle année. Aucun regret. Bon, ça avait mal commencé!

 

Racontez-nous ça…

 

On joue le premier match contre Bavois. Je suis titulaire et après vingt minutes de jeu, je me blesse. Absent sept semaines!

 

Ah oui, effectivement, il y a mieux comme début…

 

J’ai raté tout le premier tour, mais je suis bien revenu et on s’est sauvés lors du tout dernier match. Une belle expérience et un souvenir assez fort. Mais j’ai choisi de revenir à Crans après avoir vu ce qu’était la 2e ligue.

 

Et depuis, vous essayez de monter avec les Corbeaux, dont vous êtes devenu le capitaine!

 

Mon but, ça a toujours été de ramener les finales de 3e ligue au village. En 1992, le club les avait jouées sans arriver à monter. J’avais 11 ans, ça m’avait marqué. J’ai grandi dans ce village et j’y jouais en juniors, bien sûr. On avait monté un petit fans club, on fabriquait nous-mêmes les drapeaux… Je m’en rappelle très bien, pour un village comme Crans c’était fantastique. C’était une fête incroyable. 22 ans après, je m’en rappelle encore. Il y avait 500 personnes au terrain.

 

Et 22 ans après, vous êtes sur le terrain pour les jouer!

 

Oui, enfin sur le terrain… Je n’ai pas envie de le cacher : ne pas avoir été aligné d’entrée, ça m’a pesé sur le moral. Je me voyais depuis des années entrer sur ce terrain et jouer ces finales que ma fête à moi, elle a été un peu gâchée. J’ai l’impression de ne pas avoir complètement réalisé mon rêve.

 

Il y a de la frustration?

 

Oui, sincèrement, il y en a un peu. Je suis rentré en cours de jeu, mais ce n’était pas la même chose. J’étais très content pour l’équipe et pour le club, mais mon histoire à moi, égoïstement, elle n’est pas aussi belle que je l’avais imaginée dans ma tête.

 

Mais vous aviez été longtemps blessé…

 

Oui, je me suis blessé en septembre, mais j’ai tout donné pour revenir. J’étais prêt. Après, il s’agit d’un choix de l’entraîneur et je sais que c’était compliqué pour lui aussi.  Il avait du monde à disposition, il a dû trancher.  La structure du club est saine, il n’y a pas de passe-droit. Je vous demande de l’écrire vraiment comme ça : je n’en veux pas à Fernando Gageiro. Mais vous devez aussi comprendre que je me réjouissais d’être capitaine à ce moment-là, pour mon club, d’être devant, d’être porté par les supporters. Après, c’est la loi du football…

 

Onze joueurs sur le terrain en même temps…

 

Il y a plus jeune, plus technique, plus en forme… Tout cela, je le comprends.  C’est la loi du sport, comme je viens de le dire. Mais bon, ce qui me fait plaisir, c’est que j’ai quand même réussi à marquer, à la 93e du dernier match, contre Bosna. Cela ne servait plus à rien, mais je vous promets que c’était une belle émotion pour moi.

 

Et vous arrêtez là ! Bon, c’est sympa, avec un but à la dernière minute du dernier match… Mais pourquoi ne pas continuer?

 

En 2e ligue, tu es obligé d’être à 100% tous les week-ends et toutes les semaines. J’ai assez donné pendant ces quinze ans, je ne me sens pas la force de continuer. A 33 ans, c’est le moment de dire stop. A cet âge-là, on réfléchit différemment.

 

C’est-à-dire?

 

Tout me fait un peu plus mal. Les adducteurs, le genou… J’ai quand même eu quelques petites blessures, ou des plus sérieuses, ces derniers mois. Et j’ai mon fils qui commence l’école, cela compte aussi… et il faut que je m’occupe du restaurant familial.

 

Vous y travaillez?

 

Oui, je suis chef de cuisine. Tout ceci fait que, pour moi, c’est le bon moment. Je dois m’occuper de ma vie privée. Mais je reste au club, comme je vous l’ai dit. Toute ma famille est très impliquée, que ce soit pour les manifestations, les matches… La famille Staub est liée au FC Crans, ça ne va pas changer parce que je quitte la première, je vous rassure (sourire).

 

C’est une chose qui nous a toujours frappé à Crans, ce côté familial…

 

Oui, on ressemble un peu à Gingins et Genolier-Begnins de ce point de vue. Il y a une vraie rivalité avec eux, mais on s’entend bien. Bon, je dois quand même vous dire que si on finit 10e, mais que Gingins est 11e, on n’aura pas complètement raté notre saison (rires).

 

A ce point-là ?

 

Oui, oui, on veut finir devant eux! Et là, en 2e ligue, on se réjouissait de retrouver «GB», puisqu’on quitte la 3e ligue et Gingins…

 

Mais vous ne serez pas dans le même groupe de 2e ligue!

 

Oui, et je trouve cela décevant de la part de l’ACVF. Cette répartition n’a pas de sens pour moi. Après, ce sera peut-être plus facile sportivement pour Crans de ne pas avoir de derby.

 

Comment cela?

 

Les matches seront plus faciles à gérer. Il n’y a pas tout l’à côté… Quand on ira à Champvent ou à Aigle, on ne parlera que de football, pas de tel ou tel joueur qui a joué dans l’autre club, mais dont le père a dit telle ou telle chose… C’est comme ça, les derbys (rires)!

 

Ce n’est quand même pas une bonne nouvelle pour le FC Crans… Fernando Gageiro aurait sans doute apprécié de pouvoir compter sur votre expérience, non?

 

Oui, peut-être, mais ce ne sera pas tellement un choc non plus, vu que j’ai peu joué lors des finales et que l’équipe a montré avoir le niveau. Largement, même! Je ne suis pas indispensable, je ne me suis jamais considéré comme tel. Et Murat Kara, qui a aussi hésité, a accepté de continuer. L’expérience, c’est lui qui l’aménera.

 

Vous avez toujours joué devant?

 

Non, vraiment pas. Lorsque j’étais en espoirs à Nyon, j’ai commencé en défense centrale. On jouait à trois derrière, j’aimais bien. Puis à Crans, j’ai joué dans le couloir, puis en 10, voire même en attaque. En fait, comme on jouait en 4-2-3-1, j’ai joué aux quatre postes offensifs.

 

L’offensive a été le grand point fort de Crans ces dernières saisons. Comment l’expliquer? Uniquement par la qualité des joueurs?

 

C’est déjà un début d’explication assez valable, non ? Mychael Price est un superbe finisseur, sur les côtés on a Edgar Silva, Valentin Vuadens, deux avions…  Toni Villena, Richard Leefe l’an dernier: franchement, individuellement c’est fort. Mais la différence cette année, ce qui nous a permis de monter, c’est que chaque changement améliorait l’équipe ou, en tout cas, ne l’affaiblissait pas. On était un peu plus court en contingent l’année dernière.

 

Mais la 2e ligue c’est autre chose…

 

Oui, on verra bien ce qui les attend.

 

Une chose qui pourrait servir au FC Crans, c’est cette formidable capacité à revenir au score… D’où vient-elle?

 

Ah ça, c’est typique de chez nous ! C’était flagrant en Coupe contre des 2e ligue l’an dernier, mais c’est aussi une réalité du championnat. En fait, prendre un but, ça nous réveille. On remet un coup d’accélérateur, ça nous motive. Des fois, ça plombe une équipe. Nous, c’est tout le contraire!

 

Cette mentalité-là peut-elle perdurer en 2e ligue ? Vous n’allez pas renverser chaque équipe, il y a bien des matches que vous allez perdre 2-0 sans rien pouvoir faire…

 

La mentalité restera la même, j’en suis sûr. Tiens, prenez les finales. On perd le premier match face à Bottens, on a douté un peu, mais on gagne les deuxièmes et troisièmes. C’est comme ça, on ne lâche rien. Pourtant, on aurait pu craquer. On est arrivé en finale en marquant 25 buts sur les trois derniers matches, on était en pleine confiance et on perd d’entrée à la maison. Là, on s’est fait refroidir, mais on réagit bien à Azzurri Riviera.

Vous parlez comme un joueur de la I… Vous arrêtez vraiment?

 

Là, je pars avec les seniors, c’est définitif et c’est clair. J’ai plein de copains, je vais me sentir bien avec eux. Après, tout est possible à Noël. Je n’exclus pas un retour en 2e ligue, ou même d’aller en 3e ligue. En fait, je ne ferme la porte à rien. Là, je vais faire le premier tour avec les seniors et on verra comment je me sens et quelles sont mes envies après le premier tour. Mais j’avais vraiment besoin de faire un break.

 

A ce point-là?

 

Vous savez, je ne vais pas le cacher: j’ai été très déçu de ne pas jouer les finales. J’ai besoin de tourner un petit peu la page. Et si je ne fais pas la préparation à fond, comme il faut, je n’aurais pas la force nécessaire pour jouer en 2e ligue. J’ai préféré dire stop six mois, mais je reste à disposition du club. C’est le FC Crans, c’est spécial pour moi. C’est mon club, voilà.

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