«Il y a autre chose que l’argent, de bien plus fort»

«Il y a autre chose que l’argent, de bien plus fort»

Oui, messieurs, le meilleur pied gauche du canton de Vaud appartient à une fille, capitaine du FC Yverdon Féminin qui plus est. Audrey Riat (28 ans) nous a accordé une heure d’entretien pour mieux cerner sa personnalité et comprendre ce qui fait la force de cette footballeuse de talent et de caractère, arrivée à Yverdon voilà un peu plus de dix ans. Elle n’en est jamais partie, cumulant les buts et remportant deux Coupes de Suisse, toujours vêtue de son fameux numéro 11.

La motivation est toujours là

Comment je fais pour être encore motivée pour aller au foot? La question que je me pose, c’est plutôt « Comment faire pour ne pas être motivée? » Pour moi, ce n’est pas un problème, j’adore vraiment ça. On se voit quatre soirs par semaine et on a toujours du plaisir à se retrouver et à progresser. A mon âge, je pense que techniquement ou physiquement, je ne progresserai plus. Par contre, sur le plan tactique, oui, j’ai encore des choses à découvrir, j’en suis convaincue. En tout cas, ma motivation n’a pas baissé d’un seul cran avec les années. Et les trajets ne sont pas si compliqués. Je travaille à Aclens, à la Coop. Je monte par Cossonay et je suis vite à Yverdon, jusqu’au retour le soir du côté de Morges. Vraiment, je me vois bien encore continuer quelques années.

Yverdon Féminin, un club formidable

Si je m’identifie à Yverdon? Au club, oui, pas à la ville (rires). Yverdon, c’est joli, mais je n’y habiterais pas. Ce n’est pas ma région, pas chez moi. Mais je suis très attachée au club, aux gens qui l’ont créé et qui continuent à le porter, comme Linda Vialatte. Chez moi, c’est le stade, les gens qui le font vivre, qui y travaillent. Franchement, ce qui se fait dans ce club est admirable. On se réjouit beaucoup d’ailleurs, on va fêter les 30 ans d’YF l’année prochaine. On commence avec le repas de soutien, le 24 janvier, et il y aura une grande manifestation durant l’année.

L’absence d’argent, pas un problème

Nous ne sommes pas payées, ni même défrayées, mais il y a autre chose, de bien plus fort. Combien de filles aujourd’hui en Suisse peuvent-elles dire qu’elles ont gagné deux Coupes de Suisse? Moi, je les ai, et c’est grâce à Yverdon Féminin. C’est le plus important, je peux vous l’assurer! Je peux vous dire que je n’ai pas une once de jalousie, ou que sais-je, lorsque je rentre sur le terrain face à des filles de Zurich ou de Bâle. Je veux les battre parce qu’elles sont premières au classement, pas parce qu’elles gagnent de l’argent. Je n’y pense jamais. Je suis tout simplement heureuse de ce que j’ai à Yverdon et cela va bien au-delà de l’argent. Il y a toujours une bonne ambiance au fil des années et c’est le plus important.

Ses rapports avec la nouvelle génération

J’ai changé de statut, bien sûr. Déjà, aujourd’hui, on m’a redonné le brassard, je suis la plus ancienne. Je l’ai accepté, ça me semblait logique après le départ de Caroline Abbé en Bundesliga. Jean-Daniel Perroset est arrivé, il m’a donné cette responsabilité, car c’en est une. J’ai changé au fil des ans, j’ai évolué. Je n’ai pas forcément le caractère d’une leader ou de quelqu’un qui montre l’exemple, mais j’ai dû m’y faire. Ce n’est pas forcément évident de toujours montrer son bon visage. Des fois, j’ai envie de râler, mais je me dis que je dois être exemplaire, alors je fais attention. Mes rapports avec les plus jeunes? Bon, quand il y en a qui arrivent dans le vestiaire et qui ont 16 ou 17 ans, bien sûr qu’on n’a pas les mêmes conversations privées… Mais en ce qui concerne le foot, ça ne change rien. Nous, les plus anciennes, on les cadre un peu, on leur dit ce qu’elles doivent faire ou ne pas faire. Elles arrivent en LNA quand même! Alors ok, elles ont eu une très bonne formation avec les Team, que moi je n’ai pas forcément eu, par exemple. Mais elles ont des choses à apprendre, et elles le constatent en général assez vite. Certaines arrivent en étant un peu trop sûres d’elles, mais elles changent très rapidement. Elles n’ont pas le choix, de toute façon.

Son caractère, un atout?

Vous voulez dire quoi, par là? Attention (rires)… Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas forcément le caractère de quelqu’un qui va tout le temps tirer les autres vers l’avant. Ma nature, c’est peut-être plus de rester en retrait, d’observer… Je dois donc un peu me forcer, pour porter dignement ce brassard. Sinon, oui, j’ai du caractère, sur le terrain et dans la vie, j’aime bien que les choses aillent dans mon sens.

Les filles sont plus critiques

Un vestiaire de filles, je pense quand même que c’est différent d’un vestiaire de gars. Une différence? On est beaucoup plus critiques, que ce soit envers nous ou envers les autres, mais aussi envers nous-mêmes. Je pense qu’on se pose plus de questions et qu’on cherche à obtenir des réponses. Les gars, du moment qu’ils peuvent jouer, ils sont prêts à faire des concessions. Nous, moins. On a besoin de savoir le pourquoi du comment. S’il y a une hiérarchie naturelle? Oui, je pense. Déjà, on a chacune notre place! Et pas question qu’une jeune arrive et se mette à une place qui n’est pas la sienne, elle se ferait rembarrer. La mienne, c’est à l’entrée, juste à côté de la porte. C’est celle que j’occupe depuis que je suis arrivée à Yverdon.

Les débuts, au FC Tolochenaz

J’ai joué avec mon petit frère, Kevin! Il a deux ans de moins que moi, on a fait les juniors au FC Tolochenaz, d’où je viens. Ensuite, je suis partie à Lausanne, puis j’ai rejoint Yverdon, la seule équipe romande d’élite dans le football féminin. Je n’avais pas trop le choix (rires). Bon, il y avait aussi Chênois, mais Yverdon, c’était l’évidence.

Une future carrière avec les vétérans

Ce que je ferai une fois que j’aurai quitté la I? Ce qui est sûr, c’est que je ne vais pas aller jouer avec la deuxième équipe d’Yverdon. Si je fais les trajets, c’est pour jouer à ce niveau, c’est sûr. Aller à la II, ce serait… comment dire? Je ne trouve pas le mot. Non, ce que j’ai envie de faire, c’est d’aller jouer avec les seniors à Tolochenaz. Ca oui, ça me plairait bien! C’est vraiment quelque chose que j’ai en tête. Entraîner? Je n’ai pas les papiers nécessaires encore… Arbitrer? Non, j’ai trop de soucis avec eux, je ne me vois vraiment pas aller dans cette voie (rires).

Le meilleur entraîneur qu’elle a connu à Yverdon Féminin

Ouh là, question difficile… Je dirais qu’il s’agirait d’un mélange des trois derniers. Alain Béguin nous a beaucoup apporté sur le plan footballistique. Il a cette qualité-là et ses changements en plein match, que ce soit de tactique ou de joueuses, nous ont fait gagner des points. Jean-Daniel Perroset nous a apporté de la discipline et une certaine rigueur. On en avait besoin à ce moment-là, je pense. Aujourd’hui, Antonio Maregrande nous montre le travail qui se fait au niveau des sélections et dans les différents « Teams ». Il vient de ce monde-là. Au final, oui, un mélange des trois serait parfait.

Pourquoi uniquement des entraîneurs masculins?

Parce qu’il faut le diplôme A pour entraîner en LNA féminine et je ne pense pas que beaucoup de femmes l’ont. Pour moi, c’est égal et ça ne change absolument rien. Un entraîneur est bon, qu’il soit un homme ou une femme. Je ne crois pas qu’il y ait tellement de différences ou qu’on puisse faire des généralités, ça dépend de chacun.

Son meilleur poste

J’ai joué partout! Attaquant, milieu de couloir, défenseur central, mais je dois dire que j’aime bien mon nouveau poste, celui de latéral gauche. J’ai la liberté de monter et je m’entends bien avec la milieu gauche, Mirjana Pajovic. On peut échanger le poste de temps en temps, ça ne pose pas de problème, elle me couvre bien. Disons que de toute façon, j’aime être sur le terrain et que je peux m’adapter à n’importe quelle place.

Jamais vraiment blessée

J’ai raté quelques entraînements pour des petits pépins, mais je n’ai jamais été longuement blessée. Tant mieux! Du coup, oui, j’ai pas mal d’entraînements et de matches derrière moi!

L’équipe de Suisse, pas un regret

Ah non, pas du tout! Je dois avoir deux ou trois sélections, mais ce n’est absolument pas un regret. Je n’ai pas du tout aimé l’ambiance qui y régnait et j’avais tout sauf envie d’y retourner. Je sais que ça peut faire bizarre de dire ça, mais l’état d’esprit lors des rassemblements ne me plaisait pas du tout. C’était trop militaire, beaucoup trop carré. On voulait nous faire entrer dans un système pré-défini, en ne tenant pas compte de nos caractéristiques. C’est incompatible avec ma vision du foot! Pour moi, on doit regarder les qualités des joueuses et construire l’équipe en fonction de cela. Je ne me sentais pas du tout à l’aise, d’autant que tout se passait en allemand, sans aucune traduction ou considération pour les Romandes. On était plusieurs, pourtant, mais je ne maîtrise pas l’allemand suffisamment pour tout comprendre. Je n’ai plus été appelée depuis, et l’histoire s’est terminée un jour que j’étais de réserve. J’étais au boulot et je reçois un coup de téléphone qui me dit que je devais être à 10h à Bâle, que j’étais finalement sélectionnée. Je dis d’accord, avant que je comprenne qu’il s’agissait de 22h le soir-même! J’explique que je suis au boulot, que je n’ai bien sûr pas mon sac avec moi, que je dois rentrer chez moi pour le préparer et que je ne peux pas dire à mon patron que je pars à la minute même! Ils ne m’ont plus jamais rappelé, mais, de nouveau, je n’en fais de loin pas un regret.

La Coupe du Monde, un coup d’accélérateur

Le message que j’ai envie de faire passer, c’est toujours le même: venez nous voir, venez voir ce que nous, les filles, on sait faire! Bien sûr que c’est un peu frustrant de constater que notre public ne grandit pas vraiment. Il y a plus de monde qui va voir Yverdon Sport, même en 1re ligue… C’est la force de l’habitude, je pense. J’espère que la Coupe du Monde féminine sera très médiatisée et que la Suisse fera un joli parcours… tout comme la France! Je sais que c’est bizarre que je dise ça, mais ici en Romandie, on dépend quand même pas mal de la France. Si elles font parler d’elles, ça rejaillira un peu sur nous. Je l’espère en tout cas. Ce que peut apporter une fille comme Lara Dickenmann? Que du bien. Elle fait parler d’elle parce qu’elle est jolie, tout le monde est d’accord, mais elle a des résultats sportifs, elle joue dans un grand club et elle est très sympathique. Elle est une bonne ambassadrice du football féminin, mais il n’y a pas qu’elle.

L’évolution du football féminin

Comme je l’ai dit avant, les filles sont mieux formées aujourd’hui. Il y a un boulot exceptionnel qui se fait avec les jeunes, on le voit même au sein du club. Des fois, je me dis que j’aurais aimé bénéficier de cette formation-là, que j’aurais peut-être pu aller à l’étranger… Grâce à mon pied gauche? Peut-être, oui. Mais bon, on ne le saura jamais et je suis déjà fière de ce que j’ai accompli. Et ce n’est pas fini (rires)!

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